LA «
REVOLUTION DE LA MODERNITE EN RDC »,
IGNORANCE OU CONFUSION DE TERME ?
Aujourd’hui,
plus que jamais, le concept de « La révolution de la modernité »
reste au cœur des débats de certains acteurs politiques et économiques dans
notre pays. Il est à la une et est devenu presqu’un mot d’ordre dans les médias
et dans les différents discours des hommes politiques. Ce concept a été lancé
pour la première fois par le président de la RD Congo, monsieur Joseph KABILA
KABANGE, dans son projet de société de 2013.
A entendre des journalistes parler, on a
tendance à croire que la dite révolution équivaut à la modernisation de
certains secteurs de la vie sociale notamment la réfection de quelques
kilomètres de route ou l’achat des tracteurs…Il est de ce fait possible de
penser que le simulacre de modernisation (mise à jour des
infrastructures : routes, aéroports, bureaux, etc.) constaté est
conceptualisé en révolution de la modernité. En outre y a-t-il déjà eu
modernisation en RDC pour qu’on parle même de sa révolution ? Peut on
réduire un processus surtout mental et global au seul fait matériel ?
Origine du terme « Modernité » : L’inventeur de ce terme est François René de
Châteaubriant dans son ouvrage : Les Mémoires d’outres temps. Par ce
concept, il veut désigner les nouvelles dispositions des âmes, c’est-à-dire des
hommes qui n’ont pas connu l’ancien régime, la révolution et la période qui la
suivait. Ainsi modernité suppose l’ignorance du passé pour construire ce qui
est à venir.
Cela étant, il convient de signaler que le
concept de modernité a un poids sémantique. Il s’agit d’un concept clef en
philosophie, mais également en sociologie. En philosophie, la modernité est
avant tout le projet d’imposition de la raison comme transcendantale à la
société. C’est-à-dire, la considération de la raison comme l’unique instance de
jugement. La modernité s’érige contre les morales qui ne trouvent pas
nécessairement leur justification en l’homme. Elles se réfèrent à une instance
supérieure à l’homme tel que le droit naturel, la foi en Dieu… Bref, la modernité prône le primat de la
raison en tant que référence. En sociologie, par ailleurs, comme l’estime Michel
FREITAGE, la modernité est un mode de production sociale basé sur un concept
d’organisation politique, institutionnelle des mécanismes de régulation, par
opposition à la tradition. C’est la rupture avec la tradition pour une nouvelle
vision politique.
La
modernité apporte un changement ontologique
du mode de régulation de la reproduction sociale. Elle apporte donc de
nouvelles dimensions culturelles qui doivent réguler la société. Cette
régulation se fonde sur la question de la légitimité. Le présent remplace le
passé et rationalise l’avenir. La modernité vise l’émancipation par rapport à
la tradition, aux idéologies données, aux doctrines, aux origines. C’est
pourquoi beaucoup de penseurs tels que J.J. Rousseau, E. Kant, Holbach,
associent le concept « modernité » au concept de « crise »
c’est-à-dire poursuite d’un idéal développé par les Lumières. Entendue comme
« crise » la modernité est la lutte contre l’arbitraire, la lutte
contre les préjugés, bref, c’est la lutte contre la tradition.
Qu’est-ce
qui rend possible cette lutte ? Cette lutte est rendue possible par la RAISON. Il y a un rapport entre raison et
légitimité. C’est dire que la modernité donne à la raison la légitimité de
dominer, ou mieux, de remplacer Dieu, les ancêtres par une autorité qui vient
de l’homme lui-même, sans aucune référence à une instance extérieure. L’homme
reprend ici la place légitime parce qu’il est doté de Raison, c’est-à-dire il
est à même d’évoquer des concepts universalisables qu’il construit par la
raison. Il est au centre de tout. C’est ça le fondement même de l’humanisme. En
fait, pour le moderne l’autorité n’est plus à rechercher en Dieu et dans les
ancêtres mais c’est dans l’homme car faisant usage de la Raison.
Caractéristiques
de la « modernité » :
La qualité d’être moderne est
toujours polémique. Chaque période de l’histoire a eu ses modernes,
c’est-à-dire des gens qui ont questionné la tradition. Chaque époque aura
toujours des gens qui réfuteront la tradition. Chaque époque a connu des
courants progressistes. Les lois même ont toutes évoluées. Toute époque de
l’histoire s’est confrontée donc à la révolution.
Le
caractère propre d’être moderne c’est de vivre avec son temps et non pas
chercher à conserver l’ancestral. Ici la modernité apparait comme une crise des
valeurs. Elle peut être aussi une crise politique, crise du progrès, crise de
la pensée. Cette attitude conduit donc à s’interroger sur ce qui a toujours été
fait. On vit dans son temps et dans son milieu sans autant cesser de
s’interroger, de réfléchir. Edmond Husserl dans sa conférence tenue à Vienne
sur la « Crise de la société européenne et la phénoménologie » dira
que la modernité ne supprime pas l’histoire mais ne se satisfait pas du passé.
Epistémologiquement parlant, ce concept traduit l’attitude même de l’esprit scientifique. Il s’agit du règne de la
raison. Or le propre de la raison c’est la remise en question. « Crisis »,
id est, on a à faire à un jugement. La modernité se reconnait comme un champ ouvert au questionnement qui mette en
crise les opinions reçues. D’où la crise des valeurs.
Etre
moderne désigne toute attitude qui s’en prend au passé, à la tradition, à
l’ancestral. De ce point de vue, on ne sait pas dire exactement quand est-ce
qu’il y a modernité. C’est le cas de nouveaux horizons politiques en Europe qui
ont été ouverts par Nicolas Machiavel. Celui-ci a voulu rompre avec les idées
théologiques. Hegel et Descartes, eux ne
se sont pas forcément associés aux Lumières parce qu’Ils ont dans leur pensée
une rupture avec le passé et la tradition. Dans le Discours de la méthode, par exemple, Descartes remet en question la
scolastique, les opinions libres…. Pour lui la recherche de la vérité est
toujours la fin que doit poursuivre le scientifique.
Qu’est ce que la modernité politique? On entend habituellement la modernité politique comme
s’organisant de manière synthétique autour de deux idées centrales : le
principe de souveraineté dans et par le droit, et l’idée de l’individu
titulaire de droit. Ces deux idées sont elles-mêmes articulées par la théorie
du contrat : chez Hobbes, par exemple, c’est un contrat de tous avec tous
qui permet de penser la sortie de l’état de guerre de tous avec tous grâce
auquel l’égalité de tous les hommes a pu être affirmée, et l’entrée dans la
société civile ; c’est-à-dire la soumission à une autorité souveraine.
Cette théorie du contrat assure ainsi l’immanence du politique : les
hommes trouvent en eux-mêmes les ressources pour justifier le corps politique, et dans ce sens l’idée de contrat
dessine une des racines les plus prégnantes de l’idée de laïcité, laquelle dès
lors ne semble jamais pouvoir faire l’économie de l’Etat, et plus précisément
du principe de souveraineté qui lui est indissociablement lié.
Héritage ou faits majeurs de la modernité :
-
L’individualisme
et la liberté : la modernité
met en scène l’individu lui-même. Il est fondement et fin, c’est-à-dire qu’il y
a indépendance totale à toute référence à la transcendance. Pas de recours à la
transcendance. Les coutumes, les religions sont des entraves à l’épanouissement
de l’individu. L’individu devient l’alpha et l’oméga. Cela se caractérise dans
la vie politique actuelle (moderne) dans la façon dont l’homme se présente le
monde. L’individu fait prévaloir sa volonté. Il agit en politique par le biais
du consentement.
-
La
sécularisation : Le sécularisme désigne une tendance objective, nécessaire et universelle —
puisqu’il n’y a pas de modernité sans sécularisation — à faire passer la
plupart des valeurs sociales qui ont été associées pendant la période médiévale
au domaine du sacré dans celui du profane. Il signifie la désacralisation d’un
vaste champ d’activités dont celui de l’organisation sociale. Celle-ci ne se
perçoit plus comme une donnée naturelle exigeant l’adhésion automatique aux
valeurs établies, mais comme un produit de l’histoire et des politiques
humaines. Elle peut donc être soumise à la critique rationnelle et de
transformation volontaire. La sécularisation, phénomène de civilisation, se
manifeste dans l’émergence d’aspirations, d’attitudes et de comportements
nouveaux. Elle impose un nouvel aménagement de l’espace public en accord avec
les valeurs de l’émancipation politique et de la liberté de conscience.
-
Les
théories du contrat social (cf. Hobbes,
Spinoza, Rousseau, John Locke). Ces théories politiques appellent cependant une
profonde réflexion sur le fondement de la vie sociale.
-
La
nouvelle souveraineté : chez
J.J. Rousseau, par exemple ; le souverain
n’est plus Dieu, le chef, le roi mais plutôt le peuple. Cette
souveraineté est inaliénable et s’acquiert à travers le peuple. Elle est donc
unanimement octroyée. C’est le peuple (individus réunis contractuellement) qui
est le souverain. Cette souveraineté est absolue. Elle s’exprime à travers la
volonté générale.
-
La laïcité : rempart contre l’arbitraire. C’est la
purification de l’espace public de toute doctrine englobante (=nette séparation
entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel) ;
-
La
démocratie individualiste :
tout est défini par l’individu et tout est expliqué par la liberté de
l’individu ;
-
Le droit à
la différence qui implique le droit à l’égalité.
CONCLUSION ET DEBAT
Après
avoir défini le concept de modernité comme révolution, rupture avec tout ce qui
précède ou comme crise des valeurs, nous pouvons nous poser ces quelques
questions ayant trait avec le processus de la révolution de la modernité tel
que mentionné dans le projet de société du président de la RD Congo, monsieur
Joseph KABILA KABANGE.
v Au vue de ce qui vient d’être dit, quel sens
donner à la « Révolution de la
modernité» ?
v Qu’est-ce que, selon vous, les hommes politiques
congolais entendent par « Révolution
de la modernité » ?
v Quels sont les secteurs qui nécessitent une
révolution en RD Congo dans sa situation actuelle ?
v Quels seraient les résultats escomptés de cette
révolution ?
v Quels moyens proposeriez-vous pour mener cette
révolution au bon port ?
A
notre avis, le concept de « Révolution de la modernité » est vide de
sens. Nous pensons qu’il y a réduction de la modernité (fait mental et global)
à la modernisation (fait matériel). La RD Congo a besoin d’une révolution tout
court. La révolution est une caractéristique de la modernité comprise comme
rupture avec la tradition, rupture avec le régime ancien (cf. Révolution Française,
Révolution Tunisienne, Révolution égyptienne, Révolution copernicienne, etc.) ;
rupture avec l’ancestral, rupture avec la référence au transcendant, aux dieux.
Par
Ernest KATEMBO NGETHA
Etudiant
en L1 Philosophie/UOB
Espace
Etudiants/CERDAF
Ngetha2012@gmail.com
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